À travers des postes à haute responsabilité dans la création, le marketing et le développement produit au sein de maisons emblématiques telles que Cartier, Boucheron, Hermès, ou Georg Jensen, l’islandais Ragnar Hjartarson a construit un parcours singulier. Fort de son expérience à 360 degrés, il accompagne aujourd’hui les marques de luxe dans leur transformation et leurs nouveaux défis. Dans un grand entretien accordé au magazine, il nous livre ses précieux conseils pour concilier héritage et innovation, animé par une soif d’être challengé qui ne l’a jamais quitté.
Propos recueillis par Charlotte LARROCHE-PALMERI

Le Bijoutier International : Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Ragnar Hjartarson : En tant qu’adolescent islandais, je faisais quelques voyages à Paris au cours desquels je suis tombé amoureux de son effervescence artistique. Je me suis mis à apprendre le français, et je me suis inscrit à Sciences Po car c’était une bonne institution qui proposait un cursus général qui allait m’ouvrir des portes. Je suis tombé par hasard chez Cartier à la Haute-Joaillerie. Cette maison a été la meilleure école : elle a construit les piliers de mon expérience. Puis j’ai eu la chance de travailler pour Boucheron et Hermès, puis pour des maisons étrangères telles que Swarovski et Georg Jensen. Avec du recul, ces maisons ont en commun le fait d’avoir un héritage et une histoire, mais elles sont aussi différentes. Cartier et Boucheron m’ont donné la vision sur l’artisanat et le savoir-faire. Swarovski et Georg Jensen m’ont fait comprendre l’efficacité opérationnelle. A l’issue de tout ça, je peux dire que je suis issu d’une double école… A chaque fois, j’ai été conduit par ma curiosité. Puis on m’a fait confiance, en tant que directeur artistique, mais aussi au marketing, au développement produit… Dans ces maisons j’ai eu un parcours à 360 degrés.
Le Bijoutier International : Quelles ont été vos premières influences artistiques et culturelles ?
Ragnar Hjartarson : Évidemment je reviens à mes origines, à la brutalité et à la pureté de la nature, et en même temps à cette matière entre le feu et la glace. Mes supérieurs me disaient que ça définissait bien mon tempérament ! Je mêlais ça avec le design danois : c’est un mélange de simplicité, de fonctionnalité, et de perfection. Ce chapitre nordique a vraiment influencé mes goûts artistiques et culturels. Puis il y a eu la confrontation avec l’effervescence culturelle et l’histoire de l’art à Paris.
Le Bijoutier International : Quels moments ont marqué votre carrière ?
Ragnar Hjartarson : Je pense au lancement de la bague Quatre, chez Boucheron. A ce moment-là, j’étais directeur marketing produit. C’était un projet audacieux et original qui avait été sélectionné par la créatrice de la Maison. En plus, ils fêtaient les 20 ans en 2024. La maison s’est permis de donner le temps de faire évoluer la collection, et les équipes qui ont suivi après nous, ont pris soin de cette pièce et l’ont très bien faite évoluer. Je suis fier de ça.
Ensuite je pense à la fierté stratégique que j’ai pu ressentir lorsque nous devions revitaliser l’image et les produits de la marque de Georg Jensen, en très peu de temps. Et je suis fier parce que cela s’est soldé par la réussite de sa vente au groupe finlandais Fiskars. Ça a été très challengeant, et ça a fonctionné. Pour finir, je suis aussi fier des personnes que j’ai recruté lors de mon parcours. Le fait de voir des jeunes qui ont réussi, c’est la meilleure des récompenses.
Le Bijoutier International : Lorsqu’on arrive dans une maison de joaillerie, comment vous emparez-vous des créations déjà existantes ?
Ragnar Hjartarson : C’est un processus structuré sans l’être. D’abord, il y a l’humilité de la marque : quand on rentre dans une marque, on doit écouter et comprendre ce qu’elle est. Si on zappe cette étape, on ne va jamais arriver à l’étape finale. C’est en écoutant et en comprenant qu’on identifie l’adn de la marque et la commercialité des produits. On regarde la beauté et le savoir-faire, mais on regarde aussi ce qui a fonctionné ou pas. C’est crucial pour appréhender la suite. Ensuite, on réécrit des phases contemporaines, à partir de l’histoire.

Le Bijoutier International : Comment parvenir à innover tout en respectant l’adn fort d’une maison ?
Ragnar Hjartarson : Il faut réactiver, et en même temps, innover. En résumé, il faut assurer la continuité de manière innovante. Je vois l’innovation comme un amplificateur. En même temps, cela nécessite une méthodologie : on ne peut pas déborder par passion. Je parle souvent de la règle 80/20. Elle est théorique : 80 % pour rassurer à la fois le capital, mais aussi et surtout pour les clients. Ces derniers veulent voir la valeur d’une marque lorsqu’ils achètent une de ses pièces. Les 20 % permettent de surprendre, c’est la carte blanche. Il faut la garder en tête, et garder un équilibre entre les deux. Elle permet de rassurer et d’avancer. On ne peut pas tout contrôler !
Le Bijoutier International : Les nouvelles technologies ont-elles modifié votre manière de concevoir les pièces ?
Ragnar Hjartarson : Je suis très ouvert aux nouvelles technologies, et passionné par ces dernières. Je pense que ça a beaucoup modifié ma manière de travailler, surtout avec la 3D et l’impression 3D sur mes 15 dernières années. Au niveau de l’IA, cela se joue de manière explorative. On est en train de découvrir ses possibilités. Je vois la 3D et l’IA comme des accélérateurs pour produire et sélectionner des concepts. On a plus de choix dès le départ, ce qui nous permet de présélectionner à des stades plus tôt. Dans un monde où on veut toujours réduire le temps de création, on peut accélérer en interne.
Il faut bien la nourrir, en lui posant des questions avec les bonnes explications au préalable. Il ne faut pas laisser l’IA nous diriger. Je pense aussi qu’on recrute des talents de manière différente. Je cherche des « poètes techniciens », à savoir des personnes qui savent utiliser la technologie en maîtrisant l’artisanat. Si on a compris ça, il n’y a pas de meilleur résultat !
Le Bijoutier International : Selon vous, quelles ont été les transformations les plus marquantes du marché de la joaillerie ces dernières années ?
Ragnar Hjartarson : Je pense à la prise de conscience pour la transparence radicale des origines de la matière. Être éthique est presque devenu une esthétique. J’ai accompagné des marques dans leur transition, et finalement on se rend compte qu’aujourd’hui tout tourne autour de la certification RJC. C’est très formateur et c’est devenu essentiel dans la manière de travailler.
Le Bijoutier International : Les attentes du client ont-elles changé ?
Ragnar Hjartarson : Le client est toujours au centre. D’abord, il y a une vraie attente au niveau de la transparence. Ce dernier veut qu’il y ait de l’éthique dans la marque. La deuxième étape c’est la narration, et surtout en Joaillerie. Ensuite, il veut qu’on lui raconte une histoire. A l’époque, il y avait la création d’un côté, et le marketing de l’autre. Mon processus de création a été très différent : je commence par l’idée que je veux raconter, et ensuite je dispose des outils pour la réaliser. J’inclue toujours les équipes marketing dès le départ pour construire cette histoire. Enfin, il y a l’investissement émotionnel : le client veut acheter un objet qui dure, qu’il pourra transmettre et donc de qualité. Enfin, je pense que le non-gender s’est installé dans les processus créatifs. On crée des objets sans qu’ils soient destinés à une femme ou un homme. Ça offre un grand terrain de jeu aux clients !
Le Bijoutier International : Selon vous, qu’est-ce qui fera la différence pour une marque de joaillerie dans les dix prochaines années ?
Ragnar Hjartarson : D’abord, l’authenticité d’une maison va permettre sa différenciation. Cela va forger son identité, et c’est donc un levier pour le futur. Le deuxième élément se loge dans la circularité : l’objet doit être intemporel. On doit pouvoir le réparer ou le mettre au goût du jour pour transmettre. Cela relève de l’expérience client. Je pense qu’il y a aussi une communauté à créer, où le client se sent impliqué dans l’univers de la marque, de la création jusqu’à l’utilisation.
Le Bijoutier International : Quels sont vos projets en ce moment ?
Ragnar Hjartarson : Avec ce bagage et cette expérience à 360 degrés, j’accompagne les marques de luxe dans leur repositionnement. Je fais le pont entre le business et la création. Je me concentre également sur les nouvelles technologies car cela me passionne. Je lis beaucoup à ce sujet et je me rends à de nombreuses conférences. Je suis ouvert aux nouveaux défis, je suis habitué au challenge !
Les islandais prennent des risques, sans peur, tout en gardant l’équilibre. Et j’aime ça…
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Cet ENTRETIEN est à retrouver au sein du magazine
LE BIJOUTIER INTERNATIONAL daté MARS 2026, n° 895















