“JE SUIS UNE PASSEUSE DE RELAIS”

Au 9 rue de la Paix à Paris, dans l’écrin de Mellerio, nous rencontrons Laure-Isabelle Mellerio, Présidente et Directrice Artistique de la Maison de Haute Joaillerie éponyme. Elle nous livre – le temps d’un échange privilégié autour des créations joaillières, ses inspirations et ses défis pour les années à venir. Un dernier moment nous invite à plonger dans les archives de la Maison fondée en 1613. Et de devenir – au fil des carnets de commandes des siècles derniers, spectateurs de l’histoire de cette entreprise familiale que chaque génération tente de faire perdurer. Grand Entretien.
Le Bijoutier International : Pourriez-vous nous raconter votre parcours ?
Laure-Isabelle Mellerio : Je suis issue d’une formation artistique. Après une préparation d’art graphique, je me suis tournée vers l’architecture d’intérieur. J’ai ensuite eu la chance d’être recrutée par François-Joseph Graf, qui, dès mon arrivée, m’a encouragée à suivre les cours d’histoire de l’art à l’École du Louvre, pour connaître le vocabulaire décoratif des siècles passés. Cette formation m’a beaucoup servi pour la suite. Lorsque je suis arrivée à la tête de la Maison Mellerio avec mon mari, j’ai passé de longs mois plongée dans les archives, conservées au sous-sol. J’ai observé les dessins pendant des heures, et je m’en suis imprégnée pour les intégrer à mon processus de création. Quand on est créatif, on peut tout imaginer.
La vraie difficulté, c’est de créer dans un cadre, avec des contraintes. Ici, ce sont celles du bijou, et celles du bijou Mellerio ! Je suis une passeuse de relais. Je fais partie de la quatorzième génération, ma mission est de faire vivre l’ADN de la maison à travers ce que je crée, avant de le transmettre aux suivants. La maison Mellerio est un héritage précieux, un diamant à polir…
Le Bijoutier International : Quelle a été votre stratégie de développement pour la Maison Mellerio ?
Laure-Isabelle Mellerio : Il a d’abord fallu restructurer l’entreprise, puis repenser la marque à 360. L’enjeu était d’ouvrir les fenêtres, de rajeunir une maison parfois perçue comme vieillissante, en lui insufflant une énergie plus mode. Ainsi, nous avons travaillé avec l’atelier de Franck Durand, dont l’approche est justement très ancrée dans cet univers. Nous avons fait des travaux dans la boutique dans laquelle on a fait matcher patrimoine et contemporain. Par exemple, j’ai dessiné un papier peint à partir de l’imprimé floral historique de Mellerio, que nous avons fait dialoguer avec des vitrines en bois du XIXème siècle, encadrées par des caisses en inox afin d’apporter une touche de modernité.
La force de la Maison Mellerio tient aussi à la diversité de ses savoir-faire. Nous nous sommes cantonnés à ce que nous savons faire depuis toujours. La relance de la bijouterie s’est imposée naturellement aux côtés de la joaillerie et de l’orfèvrerie, qui constituent le coeur historique de la maison. Les archives en témoignent : l’impératrice Eugénie avait l’habitude de commander aussi bien de grandes parures que de petits bijoux du quotidien comme des épingles ou des boutons… Cela fait partie de l’ADN de la maison.

Le Bijoutier International : Comment résumeriez-vous le style Mellerio ?
Laure-Isabelle Mellerio : C’est une joaillerie décomplexée et joyeuse. Décomplexée, car ce sont des bijoux qu’on porte facilement au quotidien, et joyeuse par la vivacité des couleurs et des motifs. Cette maison n’est pas sophistiquée… Par exemple, elle n’a jamais traitée la rose dans sa version classique, mais dans sa version sauvage, car Mellerio se définit par le naturalisme et les couleurs. L’accumulation de couleurs nous détermine également. Cela rejoint mes goûts personnels : j’aime jouer avec les contrastes de couleurs, de matériaux, et de formes.
Le Bijoutier International : Quel est votre processus créatif ?
Laure-Isabelle Mellerio : Lorsque je suis à Paris, mon quotidien est rythmé par la direction de la maison : la partie finance, juridique… La création, elle, a besoin d’un autre temps. À un moment donné, j’ai besoin de quitter Paris, de m’extraire du bruit. Lorsque je m’apprête à dessiner une collection, je m’inspire toujours du patrimoine de la maison. Je fais des captures d’écrans des archives et d’autres inspirations. La création est une matière que l’on nourrit sans cesse. Et puis, un jour, quelque chose s’impose avec évidence, rassemblant des éléments parfois très éloignés, qui, ensemble, font sens. C’est assez difficile à expliquer !
Pour chaque siècle, on a rattaché une figure inspirante : la reine Marie de Médicis, qui nous a autorisés à commercer, puis Marie-Antoinette, l’une de nos clientes, et ainsi de suite jusqu’au XXème siècle.

Le Bijoutier International : Dans vos collections, on repère des colliers et des bagues en accumulation, mais aussi des charms… Comment fait-on pour garder un pied dans l’héritage artistique, et tendre vers la modernité ?
Laure-Isabelle Mellerio : Il y a toujours un lien avec le patrimoine de la Maison – parfois très évident, presque littéral, parfois plus lointain. On observe aussi attentivement le monde qui nous entoure pour rester dans le coup. C’est ce qu’on a tenté de faire avec la collection Les Muses. Pour chaque siècle, on a rattaché une figure inspirante : la reine Marie de Médicis, qui nous a autorisés à commercer, puis Marie-Antoinette, l’une de nos clientes, et ainsi de suite jusqu’au XXème siècle. Il y a aussi le Cabinet de Curiosités. Nous avons observé le retour de l’accumulation et avons transposé ce principe en joaillerie. La cliente compose son bijou elle-même, à partir de liens et de charms. Elle peut aussi y intégrer une pièce personnelle, comme une médaille transmise par sa grand-mère. Chacun a son petit gris-gris ! Cette collection a d’ailleurs dépassé toutes nos attentes. Les liens se déclinent avec des pierres de couleur ou des perles, sur lesquelles on peut accrocher des médailles en or conçues à partir des anciens plâtres de la Maison Mellerio, ou d’autres charms colorés.
Le Bijoutier International : Qui porte des bijoux Mellerio ?
Laure-Isabelle Mellerio : Nous avons beaucoup de clientes américaines, qui sont impressionnées par l’histoire de France. Nous sommes une marque de joaillerie historique. Et je crois que la joaillerie décomplexée leur va très bien : elle répond à leur façon de porter les bijoux. Les Françaises portent moins de grosses parures et préfèrent la discrétion de la joaillerie fine. Tandis que les américaines aiment la couleur, bien qu’on dise qu’elles préfèrent le diamant. C’est un peuple joyeux, qui aime la vie, et je pense que c’est ce que transmettent nos créations.
« Aujourd’hui, les reines et les rois sont ailleurs. Ce sont les artistes, les icônes contemporaines. Voir Aya Nakamura porter nos bijoux au quotidien me touche énormément.«
Le Bijoutier International : Mellerio cultive une forme de discrétion, dans un monde où l’on se veut dans l’ultra-communication. Comment travaillez-vous l’image de marque ?
Laure-Isabelle Mellerio : Toutes les collaborations que j’engage commencent par une rencontre humaine. Avec Hugo Marchand, cela a été une évidence, à la fois artistique et humaine. Cette approche se reflète aussi dans notre manière de communiquer. Nous avons par exemple opté pour de l’affichage sauvage, afin de surprendre. On n’attend pas forcément qu’une maison comme la nôtre sorte de sa réserve. Et pourtant, c’était nécessaire. Le choix des mannequins allait dans le même sens. J’avais créé un bijou composé de pierres vertes très pâles, et je trouvais qu’il prenait une force particulière sur une peau noire. Un mannequin masculin l’a porté, et ce geste, simple en apparence, s’est révélé assez disruptif face à l’image que beaucoup se faisaient encore d’une maison associée à la haute bourgeoisie et à l’histoire des rois de France. Il fallait s’en affranchir.
Aujourd’hui, les reines et les rois sont ailleurs. Ce sont les artistes, les icônes contemporaines. Voir Aya Nakamura porter nos bijoux au quotidien me touche énormément. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle aime mes créations. C’est une reine de la musique !

Le Bijoutier International : Mellerio est l’une des dernières maisons familiales de la Place Vendôme. Quel défi y voyez-vous quotidiennement ?
Laure-Isabelle Mellerio : La transmission. Le défi est de faire mieux avec ce qu’on nous a laissé, pour transmettre au suivant une évolution de la maison. J’aime régulièrement me replonger dans le parcours des Mellerio qui m’ont précédés, observer leurs vies… J’ai l’impression qu’ils sont au-dessus de mon épaule, un peu comme des anges gardiens. Je me sens accompagnée par tous ceux qui y ont travaillé et qui ont fait de leur mieux. J’ai remarqué que la direction de la maison a presque toujours été bicéphale, parfois même tricéphale : deux frères, un père et son fils, ou des cousins. Cette organisation se répète depuis quatre siècles. Il y a toujours eu, d’un côté, une figure plus entrepreneuriale, et de l’autre, une sensibilité artistique. En quatre cents ans d’existence, la maison a traversé des crises majeures. Comme dans toutes les entreprises familiales, la résilience c’est l’histoire
même de la marque.
Le Bijoutier International : Où se situe Mellerio aujourd’hui ?
Laure-Isabelle Mellerio : On souhaite développer l’implantation de la maison à l’international, et surtout aux Etats-Unis car c’est une de nos plus grandes clientèles. Il y a un an et demi, nous sommes rentrés chez Bergdorf Goodman à New-York, et récemment implantés à Dallas. Nous sommes présents en Europe, au Luxembourg, à Dubaï et, depuis de nombreuses décennies, au Japon, de par l’histoire Mellerio.
Interview à retrouver au sein du magazine
LE BIJOUTIER INTERNATIONAL n° 894 – Janvier/Février 2026




















